logoRCW.gif (5,22 ko)

Critique :

Requiem pour Philip K. Dick

(Philip K. Dick is dead, alas, 1987)

Michael Bishop

Traduit de l'américain par Jean Bonnefoy.
GALLIMARD (Coll. Folio SF) N°86 (Février 2002)


couverture

      En ces temps de néo-classicisme, où l'on ne se préoccupe plus guère que la Science-Fiction aille de l'avant vers de nouveaux thèmes et formes d'expression, l'uchronie peut constituer une porte de sortie pour ceux qui ne tiennent pas à se laisser enfermer dans des schémas maintes fois revisités. Ce jeu sur l'Histoire offre en effet un éventail suffisamment large de possibilités, tant littéraires que science-fictives, pour en quelque sorte libérer l'imagination des carcans où la fidélité à un état passé idéal- purement mythique, est-il besoin de le préciser - risque de l'enfermer à la longue.

      Cela, Michael Bishop l'a de toute évidence compris bien avant d'écrire la première ligne de Requiem pour Philip K. Dick, et l'on peut supposer que la lecture du Maître du Haut-Château n'a pas été étrangère à cette prise de conscience. Rappelons pour mémoire que Dick décrit dans ce dernier roman un univers où nazis et Japonais se sont partagés les Etats-Unis après avoir gagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce point de départ, qui peut paraître assez banal de nos jours (1), l'était sans doute moins au début des années60, et l'on comprend aisément que ce livre ait obtenu le prix Hugo. D'autant que Dick avait pris soin de le conclure par une mise en abîme astucieuse: bien que La sauterelle pèse lourd, uchronie littéraire publiée dans ce monde divergent, évoque une ligne historique où ce sont les Alliés qui ont gagné la guerre, il ne s'agit nullement de notre univers, lequel se retrouve dès lors ravalé au rang de simple possibilité alternative, puisque le Yi-King indique que le monde réel est celui du roman dans le roman.

      Ceux qui auraient du mal à suivre - ou, simplement, à admettre que le Yi-King puisse indiquer quoi que ce soit d'utile -sont priés de consulter l'ouvrage en question.

      Décrivant une uchronie où Dick lui-même constitue un élément crucial, Bishop ne pouvait bien évidemment ignorer la leçon du Maître du Haut Château. Les deux livres sont d'ailleurs assez proches pour que l'on puisse les superposer, tant du point de vue des personnages que de celui de la structure. Mais ils ne se ressemblent pas - et ce, pour deux raisons principales, que l'on pourrait d'ailleurs confondre en une seule: l'ouvrage de Dick date du début des sixties et celui de Bishop de la deuxième moitié des années 80. Ajoutez à cela le fait que le second écrit sur le premier, et vous aurez une idée de la distance qui sépare les livres concernés.

      Prenons par exemple l'origine du monde alternatif qu'ils nous présentent. D'une part, la victoire nazie; de l'autre... eh bien, c'est là que les problèmes commencent, car il semble y avoir deux points de départ, l'un concernant Dick - qui connaît en effet le succès dès les années 50 grâce à ses oeuvres de littérature générale -, et l'autre l'Histoire elle-même, avec le brutal virage fasciste pris par les Etats-Unis sous la direction d'un Nixon plus vrai que nature. S'il existe une relation entre ces divergences, elle relève sans doute de la synchronicité plutôt que d'un rapport de cause à effet. Il paraît en effet difficile d'imaginer que l'orientation prise par la carrière de Dick ait pu modifier en quoi que ce soit le comportement de Nixon. Par contre, l'uchronie historique influe bien évidemment sur l'uchronie individuelle - et référentielle -, car c'est à cause de la dérive vers le totalitarisme de la société étatsunienne que Dick se tourne vers la SF.

      Tout comme dans notre monde, serait-on tenté de dire. Il suffit de jeter un coup d'oeil à "Foster, vous êtes mort!" (2) pour s'en convaincre: c'està travers l'outil science-fictif que la dénonciation de l'aliénation est la plus efficace. Malgré une trajectoire différente, le Dick mis en scène par Bishop semble bien être le même que celui qui a transité par notre réalité, etles dernières lignes du roman ne font que confirmer cette impression. Il n'y a qu'un Messie, et il est le même partout; la thématique de la Trilogie divine (3) et de l'Exégèse inédite, qui imprègne tout le roman, prend ici une dimension inattendue, sous la forme d'un hommage vibrant à l'un des écrivains les plus originaux révélé par la Science-Fiction.

      Comme Dick dans Radio libre Albemuth (3), Bishop associe politique et métaphysique, en une démarche héritée de l'ère psychédélique. Ce n'est pas innocemment qu'il a choisi pour personnage principal un ancien hippie, dont les parents ont été lapidés autrefois par une foule de patriotes; bien que situé en 1982, Requiem pourPhilip K. Dick parle beaucoup - avant tout? - des années 60. Et c'est là, bien au-delà des références à Dick lui-même, qu'il faut peut-être chercher la raison profonde de ce livre - et l'origine de la brève élégie qui donne son titre :

Hélas, Philip K. Dick n'est plus,
Dieu va prendre mon pied au cul.

Roland C. Wagner



     

(1) Surtout en France, où il s'agit d'une véritable tarte à la crème uchronique depuis que divers auteurs du Fleuve Noir, de Pierre Barbet à Alain Paris en passant par Jean Mazarin, s'y sont attaqués dans les années 80.

(2) In Nouvelles 1953-1963, Denoël "Présences", 1997.

(3) Denoël.



© Roland C. Wagner. Tous droits réservés.
Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Valid HTML 4.01!