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Extrait de roman :

LE CHANT DU COSMOS

Roland C. Wagner

(© J'Ai Lu, 2006)


couverture

La pièce, assez grande, ne ressemblait guère aux chambres d’hôtel dont Clyne avait l’habitude. Il y avait bien un lit, mais il disparaissait littéralement au milieu de la végétation qui proliférait un peu partout, obéissant à une rigoureuse programmation génétique. Ainsi, le matelas était fait de mousse moelleuse, de vastes feuilles tièdes au contact plus qu’agréable remplaçaient draps et couvertures, et une sorte de gros champignon rose tenait lieu d’oreiller. Une herbe bleue et drue couvrait le sol d’un tapis élastique. Sur les murs s’entrelaçaient les branches d’arbustes verdoyants ornés de grosses fleurs dont les vives couleurs éclataient sous les rayons du soleil entrant à flots par la baie vitrée. Il fallait écarter un rideau de lianes pour accéder au large renfoncement de la garde-robe, où les patères étaient constituées d’épines à l’extrémité arrondie et les cintres de tiges recourbées, qui toutes jaillissaient d’un buisson fourni dont les racines disparaissaient dans le plafond. L’éclairage lui-même avait une origine végétale : un fin réseau de mycélium presque invisible prodiguait une lumière douce dès le coucher du soleil.
Le plus surprenant, toutefois, était la salle de bains, avec sa baignoire, son lavabo et son bidet en forme de coquillages géants, et ses robinets constitués par le corps de ces mêmes mollusques — un nouveau prodige de l’ingénierie génétique, appliquée cette fois à des animaux. Les filaments de mycélium tapissant les angles supérieurs de la pièce s’illuminaient dès que l’on y entrait, et l’eau était toujours à la température idéale. Seul le siège des toilettes semblait normal, une impression qui disparaissait dès que l’on s’y était assis ; Clyne n’aurait su dire à quel ordre appartenait l’ustensile vivant — animal ou végétal ? —, mais elle appréciait ses multiples fonctions à leur juste valeur.
Elle effleura le cryptogame violet qui commandait l’ouverture de la baie vitrée et sortit sur le balcon. Le vent au goût salé agita ses cheveux dénoués, souleva sa jupe évasée autour de ses jambes nues. Elle en goûta un instant la caresse, puis alla s’accouder à la balustrade dont le bois commençait à se couvrir de feuilles minuscules.
L’hôtel se dressait à flanc de coteau, face à la paisible étendue outremer de l’Œil Droit qui disparaissait à l’horizon dans une brume bleu-gris, et la Muse avait eu la chance de se voir attribuer une chambre avec vue sur le lac. Chantonnant un air guilleret qu’elle avait entendu à la radio le matin même, elle savoura un long moment le paysage qui s’étendait à ses pieds, appréciant plus que tout la fascinante ancienneté qu’exhalaient les maisons de pierre blotties autour du port et la silhouette audacieuse du Temple de Lhassa, dont les flèches tarabiscotées s’érigeaient vers l’ouest, à l’extrémité d’une petite presqu’île en forme de virgule.
L’idée que cette construction datait de presque trois mille années standard donnait le vertige à Clyne. Sur Diasphine, l’érection du plus vieux bâtiment — l’hôtel de ville de la capitale planétaire, autrefois résidence officielle du gouverneur local — remontait à moins de huit siècles, et il en allait de même sur la plupart des mondes qu’elle avait eu l’occasion de visiter en compagnie de Yeff au cours des dix dernières années ; bien qu’il commençât à être bien implanté à la lisière des Mondes intérieurs, le Jeu de la Pensée s’était surtout développé dans les Marches de Rochass, à la périphérie de la Galaxie humaine.
— Vous m’avez demandé de vous prévenir que vous avez un rendez-vous dans quelques instants, dit la voix nonchalante du réseau domotique.
Remerciant par réflexe le logiciel, la Muse quitta le balcon à regret. Elle jeta un gilet sur ses épaules, enfila une paire de cothurnes et sortit dans le couloir au sol couvert de gazon semé de minuscules fleurs blanches au cœur jaune.
Il n’y avait pas grand monde à cette heure matinale dans le hall de l’hôtel, en dehors d’une poignée d’employés et de la demi-douzaine de Yolains établis entre les ascenseurs et le bar, dans un recoin où ils ne risquaient pas de trop gêner les clients aux goûts plus classiques, qui préféraient une chambre et un bon lit à un coin de gazon et un sac de couchage. Clyne repéra également un couple de Lonchains en période de macération à l’odeur fétide qui flottait dans leur sillage. Ces deux-là s’étaient trompés d’au moins une semaine dans leurs calculs ; d’après Yeff, la Fête des Nautes Perdus ne commencerait pas avant la fin du Tournoi. Par bonheur, ils étaient sur le point de sortir, et le système de conditionnement d’air eut tôt fait d’absorber les derniers remugles de leur passage.
Certaines différences étaient parfois difficiles à supporter.
— Clyne Sarden ?
L’homme, trop grand pour être un Visagéen, avait un visage avenant avec d’immenses yeux noirs et une bouche sensuelle. Ses cheveux de jais, qui commençaient à se clairsemer, étaient peignés en arrière, dégageant ses oreilles décollées. Il portait un pantalon serré taillé dans une épaisse toile bleue, un débardeur blanc et une paire de grosses chaussures pointues. L’oiseau aux vives couleurs posé sur son épaule gauche observait la Muse avec un intérêt certain.
— C’est vous qui m’avez contactée ?
L’informateur acquiesça sans cesser de la dévisager.
— Exact. Mon nom n’a pas d’importance ; il ne vous apprendrait rien.
Une réplique de vidéodrame, songea Clyne, hésitant entre la curiosité et l’inquiétude.
— J’ai apporté l’argent, dit-elle maladroitement. J’espère que vos informations valent cette somme et que…
— Nous verrons ça plus tard, coupa l’homme. Vous êtes plutôt gironde et j’ai bien envie de faire un brin de causette avec vous avant de passer aux affaires sérieuses — mais pas ici : trop d’oreilles et d’yeux indiscrets.
Et, sans plus de cérémonie, il passa un bras autour de la taille de Clyne. Elle voulut se débattre — elle n’avait pas l’habitude qu’un homme posât les mains sur elle sans son autorisation —, mais il l’entraînait déjà vers la sortie du hall en lui déclarant :
— J’aime bien les femmes dans votre genre… La trentaine bien sonnée, convenablement rembourrées là où il faut et pas farouches pour deux clins d’œil — l’idéal !
— Vous vous trompez : je suis farouche, répliqua-t-elle en lui envoyant un discret coup de coude dans les côtes.
Se laisser toucher de la sorte était une perversion, elle le ressentait dans sa chair comme une brûlure.
Délicieuse brûlure.
Il rit et consolida l’étreinte de son bras, refermant la main sur la hanche de la Muse. Comprenant peut-être qu’il était de trop, l’oiseau battit de ses ailes multicolores et s’envola.
— Essayez de ne pas trop l’afficher en ce moment, conseilla l’inconnu. Quelqu’un nous regarde. Non, ne tournez pas la tête… Il ne doit pas se douter que nous l’avons repéré.
— Qui est-ce ? interrogea-t-elle à voix basse.
Il ne répondit pas. Les lianes musculeuses qui barraient l’entrée de l’hôtel s’écartèrent pour les laisser passer. Clyne devait lutter de toutes ses forces contre son désir de regarder en arrière ; toutefois, les doigts qui glissaient vers sa fesse gauche l’y aidaient beaucoup. Elle prit la main de l’homme et l’obligea à remonter d’une bonne dizaine de centimètres. Voilà. C’était plus correct ainsi.
Elle sourit en songeant que, quelques années plus tôt, le seul contact des doigts d’un homme l’aurait paralysée d’effroi.
Tu ne toucheras pas ton prochain sans une bonne raison.
L’amour n’en est-il pas une ?
Au pied de l’hôtel s’étendaient quelques hectares de jardins à la sirénienne, où foisonnait une flore d’une incroyable diversité. La veille, peu avant le crépuscule mauve, Clyne y avait fait une promenade en compagnie de Yeff et du maedre, goûtant la tiédeur de l’air et les parfums diffusés par les corolles de millions de fleurs. Ils avaient même réussi à se perdre dans le dédale de verdure, tournant en rond pendant une demi-heure autour de la pièce d’eau centrale avant de trouver une sortie par le plus grand des hasards.
— Vous savez que vous êtes agaçant ? insista la Muse, remettant à nouveau en place la main de l’inconnu, qui avait à présent un peu trop tendance à s’élever vers son sein.
— Je voulais juste vérifier si vous portiez un soutien-gorge.
— Ce n’est pas de ça que je parle. Pourquoi n’avez-vous pas répondu quand je vous ai demandé qui nous observait ?
L’homme la libéra enfin et, reculant d’un pas, la contempla d’un regard pour lequel le seul qualificatif qui semblait convenir était déshabillant.
— Les hermaphros ont une excellente ouïe. Je ne tenais pas à ce qu’il m’entende.
— Parce qu’il n’aurait pas pu entendre que vous me disiez de ne pas tourner la tête ?
— Ce sont des humains comme vous et moi, même si certains de leurs sens sont un peu plus aiguisés ; ils perçoivent mieux ce qu’ils s’attendent à percevoir.
— Comment cela ?
— Le mot hermaphrodite, par exemple. Il attire leur attention à plusieurs dizaines de mètres de distance. (Il lui tendit la main.) Venez. Je promets de ne plus vous tripoter sans votre consentement. C’était juste pour plaisanter. Ici, sur Visage, ce genre de choses ne prête pas à conséquence. D’ailleurs, ça ne m’a même pas excité de vous peloter les seins… De quoi ont-il l’air, au fait, quand vous enlevez votre machin en dentelles ?
— Vous êtes complètement obsédé, rétorqua Clyne en repoussant une nouvelle fois les doigts de l’homme. Je commence à me demander si vous avez vraiment quelque chose à me vendre — ou si vous voulez juste coucher avec moi !
Il pouffa, l’œil malicieux.
— Les deux, peut-être… Venez, maintenant. Plus tôt vous aurez le renseignement, plus cela vous laissera de temps pour aviser.
Main dans la main comme deux adolescents amoureux, ils s’enfoncèrent dans le dédale. L’inconnu semblait parfaitement connaître celui-ci ; pas une seule fois il n’hésita face à un embranchement. Puis, soudain, au détour d’une allée, apparut le kiosque à musique.
Clyne ne savait pas grand-chose de la Terre et de son passé — les enfants de la Seconde Expansion n’éprouvaient pas le même attachement pour la vieille planète que ceux de la Première —, mais elle en connaissait néanmoins quelques images, glanées au hasard dans les livres d’histoire, les films ou les bases de données. Parmi elles, c’était celle du kiosque à musique — « Belle Époque », disait la légende — qui l’avait le plus marquée, avec sa forme octogonale, sa dentelle de métal forgé, son toit pointu et la grille peinte en vert qui l’entourait. L’adolescente qu’elle était alors avait eu du mal à croire qu’une telle construction pût avoir un jour existé — elle était si ridicule !
Et voilà qu’elle tombait sur sa copie conforme — à cette différence près que ce n’était pas un orchestre en veste à rayures et panama qui y jouait, mais un gnome à la peau verdâtre tapi derrière une machine hérissée de tuyaux et de haut-parleurs. Une machine qui n’émettait pas le moindre bruit, nota Clyne.
— Asseyons-nous, proposa son compagnon en désignant un banc de bois. Ici, nous serons tranquilles. Personne ne risque de venir nous déranger.
Clyne désigna le nain.
— Et lui ?
— C’est un automate, rien de plus.
Le terme choqua la Muse. Automate. Cela fleurait bon l’Ancienne Ère et ses mécanismes absurdement compliqués. Des siècles avant l’Expansion, des créatures de bois et de métal mues par des engrenages, ou parfois par des manipulateurs cachés, avaient porté ce nom — enfin, son équivalent dans les langues de l’époque.
— Un automate silencieux ?
— La partie sonore du synthorgue est tombée en panne il y a bien longtemps, et plus personne ne saurait réparer une telle antiquité. Dommage. Certains morceaux étaient vraiment surprenants. (Il engloba d’un geste large la petite clairière entourée de buissons aux feuilles rousses.) Cet endroit était autrefois le cœur véritable du labyrinthe de verdure. Les jeunes radicaux libres s’y réunissaient spontanément pour parler de changer de monde, les poètes insensés venaient y déclamer leurs dernières œuvres, les mystiques de la danse y organisaient des soirées d’adoration chorégraphique… C’était un lieu de rencontres et de découvertes, de culture et de fête. Tout cela appartient désormais au passé.
Il paraissait soudain si triste et désemparé que Clyne se força à poser une main sur son genou. Toujours son empathie. Elle était trop sensible. Mais le jour sous lequel l’inconnu venait de se révéler lui donnait presque envie de lui pardonner le sans-gêne avec lequel il l’avait palpée quelques instants plus tôt.
— Vous avez connu cette époque ?
— Je sors tout juste de trente années de cryo pour escroquerie. J’avais monté une affaire de paris clandestins sur des courses de bouggons un tantinet truquées. J’ai toujours été bien renseigné ; j’ai un don pour ça. Le problème, c’est qu’on m’a rendu responsable de la magouille de départ. Et hop ! Six lustres congelé en orbite et retour à la case départ. On m’a réveillé le mois dernier, ce qui explique pourquoi j’ai besoin d’argent… À ce propos, pourriez-vous me faire voir la couleur du vôtre ?
— Faites-moi voir d’abord celle de vos informations.
Mon information.
Votre information.
L’homme se leva brusquement et fit quelques pas, tournant le dos à Clyne ; elle perçut la fragilité qui était en lui. Il avait les épaules voûtées de ceux qui encaissent mal les épreuves et l’attitude générale de ces paumés qui déambulent dans les rues de toutes les grandes villes, à la recherche d’un espoir, d’une lueur d’espoir. L’individu gouailleur et libidineux qui avait laissé ses mains se promener sur le corps de la Muse n’existait pas ; il n’était qu’une façade, derrière laquelle se terrait peut-être un gosse apeuré.
Ou alors, ce type jouait merveilleusement la comédie, à tel point qu’il parvenait à tromper jusqu’à la faculté d’empathie de la trop sensible Clyne.
— D’accord, dit-il en se retournant. Je veux bien vous faire confiance. J’espère seulement que vous saurez vous montrer à la hauteur de la réputation de haute moralité qu’on vous attribue dans les médias… (Il marqua une pause, dévisageant Clyne avec une expression où se mêlaient ruse et résignation.) Ce que j’ai à vous dire tient en une phrase : les organisateurs du tournoi ont accepté d’inscrire un Penseur réputé pour user de la Voie tranchante — et il est très fort, paraît-il.
« Puis-je avoir mon argent, maintenant ?
Telle une automate, la Muse tira de son sac un rouleau de clins d’œil et le tendit à son informateur. Celui-ci s’en saisit, le soupesa et le glissa dans sa poche sans même prendre la peine de l’ouvrir pour en vérifier le contenu. Dans son dos, le gnome verdâtre s’agitait frénétiquement, écrasant sous ses doigts synthétiques les touches du clavier disposé devant lui. Il apparut soudain à Clyne que le mécanisme tout entier était une image de sa propre existence : une énorme dépense d’énergie qui ne débouchait sur aucun résultat concret. À quoi bon avoir convaincu Yeff de se lancer dans la compétition, à quoi bon l’avoir entraîné, encouragé, soutenu durant dix longues années, s’il fallait que sa carrière s’interrompît abruptement face à un adepte de la Voie tranchante ? La machine allait tomber en panne et Clyne n’avait aucun moyen de l’en empêcher. À moins que Yeff ne renonçât à ce tournoi — ou qu’elle ne réussît à faire disqualifier l’Incisif.
L’inconnu était revenu s’asseoir à ses côtés, réalisa-t-elle en sentant un bras entourer ses épaules. Il savait qu’elle venait de recevoir un choc et cherchait à… À quoi, au juste ? À la consoler ? À la rassurer ? Ou bien tout simplement à l’entraîner dans les buissons pour une partie de jambes en l’air ?
— De qui s’agit-il ? demanda-t-elle. De l’hermaphrodont vous m’avez parlé tout à l’heure ?
L’homme l’embrassa dans le cou avec une tendresse à laquelle elle ne s’attendait pas. Les affaires étant réglées, il considérait sans doute que le moment du plaisir était venu. Cela n’avait rien de désagréable, bien au contraire — mais pour l’instant, Clyne n’avait pas la tête à la bagatelle.
— Il s’appelle Raïk Wamkadh et j’ignore tout de son origine, chuchota l’homme en la serrant un peu plus contre lui. Quant à l’hermaphrodite, c’est un Penseur sxiffran du nom de Cantate Domino Omnes Jentes ; il doit lui aussi participer au tournoi. Je ne pense pas qu’il y ait le moindre lien entre eux, mais allez savoir !
« Écoutez, poursuivit-il d’une voix suave, je ne sais pas quels sont les codes et coutumes d’appariement sur votre monde natal, mais ici, sur Visage, les gens ont l’habitude de se montrer directs. Je vous demande donc de me pardonner par avance si je vous choque, mais j’ai très envie que nous fassions l’amour et je connais à quelques pas d’ici un coin de pelouse tout à fait confortable — et d’une discrétion exemplaire. Si cela vous dit de le partager un moment avec moi…
— Vous croyez franchement que j’ai le cœur à ça alors que vous venez de m’annoncer que Yeff va devoir affronter un Incisif ?
L’inconnu écarta son visage des boucles folles qui retombaient sur la nuque de la Muse.
— Qui demande à votre cœur de participer à la chose ? s’étonna-t-il.


Roland C. Wagner. Tous droits réservés.
Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.